Véronique Massonnet : “Dessiner les saints, c’est d’abord une enquête d’historienne”
Historienne de formation et ancienne enseignante, Véronique Massonnet est aujourd’hui illustratrice et photographe. Mère de quatre enfants, elle met son talent au service des saints patrons, qu’elle s’attache à dessiner avec justesse et minutie. Entretien..png)
Comment êtes-vous passée de l’enseignement à la création artistique ?
J’ai été professeur des écoles pendant une dizaine d’années avant de me consacrer à la création. Parallèlement à mes études d’histoire, j’ai suivi une formation dans un atelier de copiste à Paris, où l’on apprenait les techniques anciennes : peinture à la cire de l'Égypte ancienne, tempera à l’œuf, pose de feuilles d’or… On fabriquait tout à la main, comme à l’époque des maîtres ! C’était un travail passionnant : j’apprenais à décortiquer les tableaux pour comprendre chaque étape de leur réalisation.
L’art a toujours fait partie de ma vie, mais je ne pensais pas en vivre un jour. L’idée a émergé plus tard, lorsque mon aîné a eu des problèmes de santé. Je me suis alors demandé ce que je ferais si je devais arrêter d’enseigner, et c’est ainsi que l’illustration est devenue une évidence.
Comment est née l’idée de dessiner des saints ?
Au départ, c’était pour l’évangélisation dans les écoles. Dans les établissements catholiques, les enfants ont de moins en moins de culture chrétienne. Lorsqu’on leur parle des saints, on leur montre souvent des images vieillottes, pas très modernes. C’est dommage : un saint mort à 20 ans ne devrait pas être représenté avec une barbe grise ! Les enfants aiment voir des chevaliers, des princesses, des héros. Ces images attirent leur attention et leur donne envie d’en savoir plus.
Pour le Carême 2021, Marie Bertiaux et moi avons créé des signets avec un saint par jour à colorier, distribués gratuitement dans l’école. L’objectif était de redonner du sens à ce temps liturgique et de montrer aux enfants que la sainteté est pour tous. Nous avons choisi des saints de tous âges, conditions et pays. Je tenais à ce que mes dessins soient vivants et incarnés : il fallait que les élèves puissent s’identifier, ressentir la jeunesse et la joie de ces vies offertes.
Le succès a été immédiat : en quelques jours, les images ont été téléchargées des milliers de fois, jusque dans les DOM-TOM et en Afrique. Très vite, on m’a encouragée à les mettre en couleur et à en créer davantage. Au départ, la collection comptait 40 saints ; trois ans plus tard, j’en propose désormais plus de 750.
Il y a donc une dimension d’évangélisation dans votre travail ?
Oui ! Beaucoup de gens, même issus de milieux non pratiquants, s’intéressent à leur saint patron, un peu comme à un signe astrologique. C’est une porte ouverte pour discuter, pour semer une petite graine.
Je me souviens d’une dame qui cherchait une sainte patronne pour sa fille Ambre. Elle n’avait trouvé qu’un homme, Saint Ambroise. En revanche, bien que non pratiquante, elle était particulièrement attachée à Sainte Fare, une moniale médiévale méconnue. En effectuant quelques recherches, je me suis aperçue que sa fête tombait le même jour que celle de Saint Ambroise. Un beau clin Dieu ! Je lui ai alors dit qu’elle pouvait bien confier sa fille à Sainte Fare.
Vos saints sont représentés avec une justesse incroyable. Comment vous y prenez-vous dans vos recherches ?
Pour chaque saint, je commence par étudier son époque : vêtements, symboles, environnement, objets liturgiques… Je veux être la plus fidèle possible à la réalité historique. Pour certains saints très connus – comme saint Christophe ou sainte Thérèse –, le défi est de respecter la tradition tout en apportant quelque chose de nouveau. Mais pour d’autres, beaucoup plus rares, c’est une véritable enquête d’historien ! Je fouille dans les textes anciens, les thèses, parfois en langues étrangères. Par exemple, pour sainte Judith de Prusse, il n’existait aucune source en français. J’ai retrouvé une thèse allemande sur l’ordre teutonique au XIIIᵉ siècle – que j’ai traduite moi-même – pour comprendre son contexte et représenter au mieux cette sainte.
Quels sont vos projets pour la suite ?
Je souhaite continuer à enrichir ma collection – j’en suis à plus de 750 saints illustrés – tout en élargissant mes recherches à des figures historiques non religieuses. L’histoire est une passion qui ne me quitte pas, et j’aimerais la transmettre autrement, notamment aux enfants. Trop souvent, les livres qui leur sont destinés simplifient à l’excès le dessin et le langage, comme s’ils n’étaient pas capables d’en saisir la richesse. C’est une erreur : même très jeunes, ils savent apprécier une illustration sophistiquée. Ces images nourrissent leur curiosité et ouvrent leur imagination. Mon rêve serait donc d’illustrer un manuel d’histoire complet ! Mais je laisse la Providence en décider : ma famille passe avant tout.